Virage raté de l'alternance, tyrannie de l'argent : le rappeur Keyti crache ses vérités dans "Jog Ak Daanu"

Conservatisme des rappeurs, difficultés toujours actuelles de la jeunesse sénégalaise malgré l'alternance au sommet de l'Etat, le pouvoir de l'argent, ce "lubrifiant social" comme il l'appelle Le rappeur Keyti, ex-membre du défunt possee Rap'Adio, crache ses vérités dans son premier opus solo intitulé Jog Ak Daanu (des hautes et des bas, en langue Wolof).

Aps - Le produit de huit titres était très attendu dans le milieu hip hop. Jog Ak Daanu (des hauts et des bas en wolof) est un détonnant cocktail dans lequel toutes les sensibilités se retrouvent. Keyti, même s'il refuse l'étiquette de donneur de leçons, y montre qu'un homme, artiste ou non, doit évoluer pour échapper à certains préjugés et étiquettes.

Keyti a grandi. On le sent à l'écoute de son premier album solo. A charge pour le public de faire la part des choses en méditant les réflexions de ce jeune homme sur le conservatisme des rappeurs (Coollé), les difficultés toujours actuelles de la jeunesse malgré l'alternance au sommet de l'Etat (Sunu Life), le pouvoir de l'argent, ce lubrifiant social (Xaaliss Neex Na) "On ne peut pas être tout le temps au sommet. Il y a des moments où l'on a le moral très bas. J'ai vécu comme tout le monde des moments difficiles", explique-t-il en réponse à une question sur le titre de la cassette. Rappelant que le moment le plus difficile a été la rupture avec le Rap'Adio et toute la période qui s'en est suivie, Keyti qui s'est débarrassé de sa cagoule, souligne les difficultés qui ont résulté de la forte pression liée à la justesse du choix de partir. Rap'Adio est ce groupe qui, à la faveur de deux cassettes - Ku Weet Xamm sa Bopp (1998) et Soldaaru Mbed (2001) - s'est signalé en dérangeant tant par le style que par le ton. Direct, cru et loin de la culture de Maslaa (tolérance) de la société sénégalaise. Cet héritage lourd et quelque peu encombrant a constitué un poids supplémentaire au point de le faire douter de la voie à suivre. Keyti qui est toujours dans cet esprit de refus de la facilité dans le rap et plus généralement dans la société sénégalaise, veut désormais afficher une autre facette de sa personnalité. Et toute la difficulté était là, à l'entame du travail qui a abouti à la réalisation de Jog Ak Daanu. Keyti pouvait-il se débarrasser de cette étiquette de censeur du mouvement hip hop ? "Même si je ne dis pas qu'il y a une vie après le Rap'Adio, les gens vont le deviner, dit-il. Le fait d'avoir mis ce produit sur le marché est une confirmation de cela. Keyti peut exister sans le Rap'Adio et peut faire sa musique sans ce groupe".

Envie de liberté

Pour lui, le rôle de juge que le groupe s'est collé, commençait à le déranger. "Je pense qu'il faut, de temps en temps, ne pas se prendre au sérieux par ce que nous sommes tous des Hommes et non des surhommes". "Trop se prendre au sérieux, c'est croire que la terre tourne autour de soi, souligne cet ancien pensionnaire du département d'anglais de l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. "C'est croire que toi, tu fais marcher la société et que le négatif ce sont les autres. Je n'avais pas cette prétention de me prendre pour un surhomme. Moi, je voulais juste faire partager ma musique avec le public".

A un certain moment, confie Keyti, il y a eu des divergences profondes entre les membres de Rap'Adio. C'était le point de départ d'une réflexion qui a abouti à son premier album. "Je prends cette cassette (Ndlr : Jog Ak Daanu) comme un virage mais cela ne veut pas du tout dire que c'est une rupture avec ce que je faisais avant". Sur certains titres, les gens peuvent avoir cette impression. Mais c'est juste une façon d'affirmer que l'identité de Keyti est différente de celle de Rap'Adio. Du coup, Keyti ne veut plus faire la morale aux gens. "Pour cela, il faut que je me surveille, et à la fin, je ne serai plus moi-même", dit-il avant d'ajouter : "je peux donner mon avis, faire passer mon message. Le public en fera ce qu'il veut".

Ce premier album solo, Keyti l'a fait "pour retrouver (ses) sensibilités". On y retrouve une notion essentielle dans le rap, la solidarité. Keyti tend la main à Nix (un rappeur) dans Cafka Mbed, aux jeunes du groupe Underground des Parcelles Assainies qui ne sont pas très connus. "C'est une façon de leur tendre la main", justifie Keyti qui estime que cet esprit doit exister dans le mouvement hip hop sénégalais. Artistiquement, professe le rappeur, la voie est ouverte à tous les changements. "Et moi,j'ai envie d'aller vers de nouveaux défis : je veux parler de choses sérieuses et d'autres plus légères. Si le public comprend mon message et partage ma démarche, c'est tant mieux".

Le Rap'Adio s'était vu coller une étiquette négative sur la scène rap et par un large pan du public. Cela indispose-t-il Keyti ? "Je n'ai plus envie de répondre de cela. J'ai envie d'être libre, de faire ce que j'ai envie de faire. De me faire plaisir en studio d'abord".

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