Dans sa nouvelle cassette, le Rap’Adio tambourine sur le mbalakh

LES CAGOULES, C’EST UN SIGNE PARTICULIER AU RAP’ADIO. Le groupe a adopté ce look pour s’effacer derrière un langage crû. Assis face à la table, le trio se cache derrière des cagoules. Mais d’une première cassette à une deuxième présentée hier à la presse dans les locaux de la structure de production KSF, au milieu de ce grouillant marché Sandaga, le credo reste le même : la force du message. A la différence, cette fois, que ce ne sont plus les rappeurs qui en prennent pour leur grade comme dans “ Kou weet xam sa bop ” ("On se découvre mieux dans son intimité") le premier opus qui a défrayé la chronique à cause des “ insanités ” qui y sont débitées. Dans "Soldaaru Mbed" ("Le soldat de la rue"), leur deuxième cassette, un coup de gueule est donné contre le mbalakh, ce genre musical qui domine la scène sénégalaise. Dans le texte, “ Musik bou amoul thiono ” ("Une musique sans effort de recherche"), le groupe renvoie le mbalakh au rang de “ musique à jeter ”. Des attaques aux tenants de ce rythme ? Non, clament KT (lire Keïti), Iba et Makhtar, retranchés derrière leurs cagoules. “ Nous avons essayé de tenir un discours assez objectif sur le mbalakh car il nous concerne aussi. Ce n’est pas parce que nous sommes des rappeurs que nous n’allons pas donner notre point de vue et procéder à un rappel à l’ordre quand il y a une fausse note ”, soutient Makhtar. Ces empêcheurs de "jouer en rond" ont pris le parti de dire “ cela ne va pas ”. La main sur le cœur, ils affirment que le but n’est pas de nuire. Pour donner la preuve de leur bonne foi, ils saluent le succès de Pape et Cheikh, le duo acoustique, comme l’exemple à imiter. “ Le succès de ce duo prouve que les Sénégalais s’intéressent aux paroles. Ils ne laisseront plus passer des futilités. Un artiste peut véhiculer, dans sa chanson, les messages de l’Unicef pendant deux minutes et, juste après, crier “ yengouleen !” (bougez !) ”, déplore Makhtar Le Cagoulard.

Le texte est désormais sur la place publique, mais les auteurs ne veulent pas être mal compris sur leur prise de position. “ Si le mbalakh stagne, c'est toute la musique sénégalaise qui va stagner. Il faut que l’on évolue vers une musique de développement. Les musiciens sont parfois plus écoutés que les dirigeants, mais on a l’impression qu’il y a le culte de la médiocrité au Sénégal. Il y a des gens qui, musicalement, peuvent beaucoup apporter, mais que l’on n’écoute pas parce qu’ils ne s’habillent pas bien ou parce qu’ils n’ont pas une belle gueule. Ils veulent vivre pleinement leur art ”, se désole Makhtar.

Ce coup de gueule contre le mbalakh n’est que le reflet d’une option prise par le Rap’Adio et qui parcourt ses deux productions déjà sur le marché. Le groupe se veut le relais de toutes les préoccupations affichées au sein de la société. Et d’où qu’elles viennent. Tels des chroniqueurs, ils surveillent l’actualité pour alimenter leur phrasé. Il en est ainsi d’un certain jour de 1998. L’autoroute avait été bloquée par des militaires rentrés de la Centrafrique et en colère. Ils n'avaient pas perçu leurs primes. Trois ans après, l’événement qui a été relayé par les radios et les journaux reste actuel. Et le trio de rappeurs de coucher sur papier le texte “ Le soldat de la rue ”, titre éponyme de la nouvelle cassette. Le texte se sera aussi enrichi d’apports glanés dans l’entourage des rappeurs avec de jeunes sénégalais considérant l’armée comme un refuge contre le désœuvrement et qui découvrent, plus tard, la mort, le chômage et la rue, pour parler comme dans le titre de l’album. Avec tous les risques que font courir aux paisibles citoyens ces "militaires libérés qui ont appris à tuer".

Le Rap’Adio précise avoir travaillé dans de meilleures conditions en passant des mains de Mister Kane à celles de Talla Diagne. “ Il y a une critique qui était unanimement formulée pour notre premier album : le son était nul. Nous avons été sauvés par les textes. Cette fois, nous n’avons pas travaillé dans un home studio, mais au Xippi ”, explique KT. C’est Ibou Ndour, le frère à Youssou, qui s’est occupé du son. Entre “ Ku weet xam sa bop ” et “ Soldaaru mbed ”, le Rap’Adio a "perdu" Daddy Bibson et enregistré l’arrivée de Makhtar Le Cagoulard, transfuge du BMG 44.

HABIB DEMBA FALL © Le Soleil (www.lesoleil.sn)