Passi, Rappeur franco-congolais : “ J’aimerais donner plus de cerveau à nos diri

Entre Radio Nostalgie et une ruelle de Dakar où il a décidé de prendre son déjeuner, Passi, le rappeur français d’origine congolaise montre qu’il est un enfant de chaque arpent de terre africaine. En réalité, c’est un enfant d’un pays dont il n’a plus foulé le sol depuis dix ans.

- Passi, tu as fait le Dakar by night ?

Oui.

- Tu as donc découvert le djalgati (danse qui fait fureur à Dakar, ndlr) ?

Le… (comme surpris)

- Le djalgati...

Le Djalgati ?

- Oui, la danse.

Oui, les danses, je connais (il mime une danse avec ses mains, sourit et se met à énumérer des endroits branchés de Dakar).

- Tu as eu des contacts avec la musique sénégalaise, particulièrement le rap. Comment apprécies-tu le paysage musical sénégalais ?

J’apprécie la culture musicale sénégalaise. A Dakar, il y a beaucoup d’artistes. Il leur manque seulement des structures pour les soutenir. J’ai fait des choses avec Youssou Ndour à Bercy, j’ai aussi fait deux ou trois interviews télé avec lui. C’est quelqu’un que je respecte. Il est le porte-flambeau de la musique sénégalaise, voire de la musique africaine. On lui doit beaucoup de respect. Vous les Sénégalais, ne vous en rendez pas compte, vous avez un grand bonhomme ici. Il y a en a d’autres ici. Et il y a aussi des jeunes. Je respecte beaucoup la musique sénégalaise qui fait partie des musiques-phares. Au Sénégal, le rap est très développé. Comme en Côte d’Ivoire, il a pris un essor. C’est parce que le rap est une culture au Sénégal.

- Tu insistes beaucoup sur les termes partage, découverte, échange. C’est cela la philosophie qui fonde ta démarche artistique ?

C’est cela la musique. Nous donnons notre façon de voir et nos vibrations au public qui les reçoit. Si ce public aime, cela veut dire qu’il est de ton côté. S’il n’aime pas, cela signifie qu’il n’est pas avec toi. C’est cela la règle. Il ne faut pas arrêter cette magie-là. Je joue avec des Sénégalais comme auparavant j’ai joué avec Bisso Na Bisso. Je joue dans le cadre d’Issap avec un Libérien, un Français. Il n’y a pas de limites. Nous nous réclamons plutôt de la même vibration. Après, il y a la fierté que l’on a d’être Africain. Par contre, il ne faut pas que nous soyons renfermés sur nous-mêmes. Nous pouvons travailler avec des Américains ou avec d’autres nationalités. Nous pouvons faire ce que nous voulons et puis dominer nos idées et avancer. C’est ce que j’essaie de faire avec la musique.

- Quel regard jettes-tu sur le continent, les problèmes qui le secouent, les guerres…(Il nous coupe)

Quand je regarde l’Afrique, j’ai mal (il insiste). Parce que moi, j’ai bougé et j’ai vu d’autres réalités. J’’ai vécu en France, j’ai vu les Etats-Unis, le Canada, j’ai vu l’Italie. Il y a certes la misère dans certains pays africains, mais quand il y a un minimum de richesses. De ce fait, je pense que notre continent mériterait d’être mieux respecté. Nous devons lutter. Notre combat musical consiste à nous battre pour faire régner notre culture, nos idées, notre pensée, même notre couleur. Vous voyez ce que je veux dire ? Nous luttons pour que l’on nous respecte, que l’on nous apprécie pour notre talent. Mais il nous faut aussi des médecins, des avocats pour nous développer. C’est de cette manière que nous pourrons sortir le continent de ses problèmes. J’aime bien le Sénégal parce que c’est un pays qui tient la route. J’étais là pendant les élections législatives de dimanche dernier. Elles se sont passées dans le calme. Par contre, on a vu ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. Sur ce point, j’aimerais que la paix qu’il y a ici au Sénégal règne dans les autres pays africains pour que nous puissions régler les histoires de dettes, revaloriser notre franc CFA. Quand un Américain arrive en France, on le respecte. Tout le monde lui ouvre les portes. Pourquoi ? Parce que c’est un Américain, parce que son pays est fort. On le voit à l’étranger. Il faut que l’on nous respecte et pour que l’on nous respecte, il faut que nos pays soient forts. Il faut des choses positives pour faire avancer nos pays. Nous le faisons avec le rap. Nous ne sommes pas des politiciens. Nous nous débrouillons, nous nous battons. Nous luttons pour être de plus en plus forts.

- Si tu avais à redessiner ce continent, quels traits aurais-tu aimé lui donner ?

(Soupir). Ah, je ne sais pas. Je ne sais pas si je peux redessiner ce continent ! J’aimerais donner plus de cerveau à nos dirigeants et que nous arrivions à nous départir de ce néo-colonialisme. Ce serait une bonne chose. Il faut que nous arrivions à évoluer au début du troisième millénaire. Il y a une Porte du troisième millénaire qui s’est ouverte (l’œuvre de l’architecte Pierre Goudiaby Atepa sur la corniche ouest dakaroise, ndlr), mais il y a des façons de penser que nous avons qui ne sont pas adaptées à ce millénaire. Il y a des choses à réadapter dans les mentalités au niveau politique, au niveau des structures. C’est valable pour toute l’Afrique. Il faut que nous soyons à cheval sur tout. Nous pouvons y arriver parce que nous avons un continent qui est riche. Si nous arrivons à maîtriser nos cultures, nos richesses, nous pourrions devenir forts. C’est mon plus grand rêve pour l’Afrique.

- La musique est ce moyen, pour toi, de toucher ce public. Et si la musique avait un visage de femme, comment aurais voulu qu'elle soit ?

Si la musique avait un visage de femme ? Je n’arriverais pas à lui donner une tête (rires) ! Parce que, comme il y a beaucoup de jolies femmes, je n’arriverais pas à donner le visage de l’une d’elles à la musique !

- C’est l’embarras du choix ?

C’est bien l’embarras du choix ! Comme il y a beaucoup de jolis morceaux aussi…

- Tu les apprécies bien toutes ces femmes ?

J’aime la beauté (il rigole).

- Quels sont alors tes canons de beauté chez une femme ?

La beauté intérieure, l’intelligence et la combativité. Je pense qu’un couple est fait de deux entités fortes. On a vu Clinton. Sa femme était une dame de fer. Tout le monde parle de Clinton, mais on s’est rendu compte que sa femme était pour beaucoup dans sa carrière politique. C’est le meilleur exemple. Tout homme fort a une femme forte derrière, je pense. Les femmes sont aussi fortes que les hommes. A l’école, elles ont les diplômes Si vous arrivez à trouver une femme qui vous aime et qui est prête à partager tout, votre vie est meilleure parce que c’est un duo. C’est ce que j’aime.

- Les milieux black, en France, sont considérés comme des cartels comme les cartels de Medellin…

(Il coupe) Ce n’est pas vrai ! Les gens exagèrent. Il est vrai qu’il y a beaucoup de mecs qui sont dans les quartiers difficiles, qui n’ont pas de boulot et qui se débrouillent pour manger. Les jeunes préfèrent vendre des conneries dans la rue plutôt que d’aller travailler. Avec ce commerce, et en une journée dans la rue, ils gagnent plus que ceux qu’ils gagneraient en un mois. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ? Ils n’ont pas de diplômes et quand ils cherchent du travail, on leur dit : vous êtes Noirs, vous n’êtes pas Français. C’est galère ! Quand d’aucuns parlent de cartels, je dis non ! Ce sont des mecs qui se débrouillent. C’est vrai qu’il y en a qui font des affaires, mais il y a d’autres qui vont à l’école, qui travaillent. On ne parle pas de ceux-là. Pourtant, ils vivent aussi dans ces quartiers-là. On reste toujours bloqués dans ces clichés. Les Noirs, c’est le sport, la musique, un peu le cinéma, et la baise. On n’a pas de politiciens, on n’a pas beaucoup de Nelson Mandela. On n’en a qu’un seul. On avait Michael Jackson, mais les histoires de “ khessal ” (dépigmentation de la peau) se sont propagées avec lui. Il faut être fier de ce que l’on est. Il faut être fier de nos origines, de notre peau. Ce n’est pas parce que l’on est Noir qu’il faut être complexé. Il faut casser cela et ce qui vient d’Afrique. C’est ce que l’on fait avec Bisso Na Bisso, avec Bideew Bou Bess. C’est important.

- Il se dit quelque part que tu déranges …

(Il se redresse, élève la voix) Comment je dérange ? Vous m’avez vu dire un mensonge ? Je n’ai dit que la vérité. La chose sur laquelle personne ne peut m’attaquer c’est quand je dis la vérité.

- Mais les autres n’apprécient pas bien.

Qui ?

- La société. As-tu des comptes à régler avec elle et lesquels ? J e pense que chacun est libre de dire ce qu’il vit, ce qui se passe autour de lui, ce qu’il ressent. Je crois que c’est cela la liberté d’expression. Je ne cherche pas à mentir. Le rap a beaucoup apporté dans ce sens. Tout comme votre travail de journaliste est très important. Si je comprenais le wolof, je comprendrais aisément ce qui se passe dans certains quartiers de Dakar, la tension. Je peux traduire cela en musique car la musique reflète des situations réelles. La musique, ce n’est pas la politique, c’est un témoignage.

- Dans un de tes textes tu dis : “ Et Dieu créa l’homme mais Einstein sème la bombe atomique ”…

(Il anticipe) Oui. Parce que mon album, je l’ai intitulé “ Genèse ”. “ Genèse ”, c’est la création. Je l’ai appelé comme parce qu’au début du troisième millénaire je me suis dit : de l’an zéro à aujourd’hui, nous en sommes où ? L’homme a créé la bombe atomique et beaucoup d’autres choses. Voilà la situation maintenant.

- Depuis une dizaine d’années, tu n’avais pas foulé le sol congolais. Vis-tu cela comme une sorte de déchirement ?

Oui quand même. Mais en même temps je sais que quand je foulerai le sol congolais, il faudra que je fasse des concerts. Les Congolais m’attendent. J’ai bien envie de faire un truc. On avait cherché, en 2000, à organiser une journée avec des associations et d’autres individualités. Cela n’a pas pu se faire parce que la situation est compliquée, les gens veulent récupérer cela et moi, je me fous de la politique !

- A quand le retour au Congo et sous quelles conditions ?

Dès que c’est bien réglé, dès que l’on m’assurera la sécurité de tous les gens que j’aurais amenés. J’ai envie de faire un grand truc et non un truc bateau. J’ai envie de faire de grandes choses pour le Congo, comme jamais cela n'a été fait dans ce pays. Nous sommes invités au Fespam. Nous verrons si nous allons nous y rendre parce que le groupe Bisso c’est huit personnes, avec chacun sa carrière. C’est dur à gérer. Mais je vais demander à tous ceux qui ont l’âme africaine de venir nous aider.

Habib Demba Fall et Doudou S. Niang © Le Soleil (www.lesoleil.sn)

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